LE PAYSAGE, ÉVIDEMMENT…
Pierre Giquel

Si nous imaginions l’humanité débarrassée de ses obsessions, sans doute la première parmi ces récentes démangeaisons serait le paysage. Nous aurions affaire à un affaissement généralisé, l’effondrement d’une légende savamment orchestrée, la fin du mythe coïncidant avec la peur de disparaître, et un souci tout aussi violent de dégager malgré tout du sens, d’inventer une nouvelle définition. Devant l’étendue du monde, nous recherchons une utopie, nous nous glissons dans des modèles qui furent nos certitudes, et nous les secouons pour les réanimer, nous cherchons des lectures novatrices. Et si le paysage sous ses formes visibles était aujourd’hui épuisé, si régnait sans pudeur l’occasion de s’en débarrasser ?

Le paysage est une fable

Un rêve sans objet. Un miroir aveugle. Et quelques traces dans la neige. Le paysage, c’est l’occasion d’un effacement. D’autres évoqueraient l’irradiation. Un registre alourdi par l’actualité. Charles Coturel connaît ce bonheur incessant de s’attaquer aux illusions, il a mesuré l’action perverse menée par le romantisme, il a évalué les siècles de plomb. Sa relation reste expérimentale. Désormais l’homme n’est plus dans sa pose victorieuse, sa vertu ne fait plus autorité.

Et si le paysage était la dernière forme de religion, ne doutons pas de la présence d’un hérétique pour nous nettoyer d’un péché sans grâce. Osons l’imaginer, les métaphores enregistrent des accidents selon les qualités des sociétés. Le paysage ne fait pas exception à la manipulation.

Quand Caspar David Friedrich apparaît dans les œuvres multiples de CC, c’est sous une forme amoindrie, presque éteinte, fatiguée. Une silhouette vaguement accrochée au rêve hollywoodien. On ne voit plus les dieux s’agiter, le rite de cendres commence.

Avant d’être une expression, le paysage est une fable. Les héritiers sont nombreux certes, et l’on s’observe autour de la table des négociations : qui gagnera la partie envahissant le territoire de l’autre, qui, du pittoresque, du folklore, de l’élocution, l’emportera ? Qui d’une pichenette écartera le voyageur allégorique ?

« Une contemplation de soi seulement »

Charles Coturel ne prolonge pas l’insurrection quand il aborde la série comme une entreprise distinctive. Chaque dessin se pratique sans nostalgie, le désir l’emporte sur la raison. L’anti-romantisme dont il aime s’affubler prend heureusement, sans doute une réponse pudique aux multiples usages dont se nourrit une pensée contemporaine, spécialement surgie des bancs de l’université. Le paysage est d’abord humain, c’est un intermittent. Il mâchonne des crayons quand d’autres plissent du front. Ses grandiloquences se sont arrachées à la vitesse d’un vol de sac à main.

Nos îles imaginaires se sont exilées dans nos veines, notre cerveau est désormais notre livre, entrouvert, notre corps célèbre des constructions fragiles, provisoires, avec des parfums entêtants.

« La nature est pensante de survie » livre ce météorologue qui prend à bras le corps les récits idéalistes pour observer à travers des paysages qu’il entend contrôler les chimies minutieuses d’une pièce montée de toutes pièces. Cette pièce montée et multipliée peut même envahir l’espace dans lequel il séjourne, il n’y a pas de logique, le paysage vit sa tendre enfance.

Des racines de lampes

CC propose des versions de paysage, il admet que ses complicités sont nombreuses, il ne s’attarde pas. Il défie toujours. Humour ? Là où le genre est une échappée spéculative, et positive, il répond présent en effet sans se soucier des serrements moralisateurs qui accompagnent chacune de ses découvertes. Les lampes ont la racine nerveuse.

Opposer un paysage virtuel à un autre, réel, se trouve ici voué à l’échec. Les formes de vie qui vont et viennent introduisent un doute dans l’idée de nature. Les jardins construits et composés par les sultans se trouvent décrits dans les tapis persans, ce sont des espaces de formation spécifique, des plans où peuvent abonder des scénarios extraordinaires. CC a observé ces schémas d’un autre type.

«  L’enfer c’est le désert », cette assertion nous est confiée dans un battement de cils.

 Le paysage, cet innombrable 

C’est parce qu’il élève des paysages comme on élève des portées de chiots ou de chats ou de rats que notre inventeur de champs de formes interroge le statut de l’image et ses stigmates. Il n’oublie pas l’omniprésence des écrans affrontant la planète. Si je m’éveille ailleurs je ne m’épargne pas des significations qui existent et me distinguent. Des significations mais aussi des humeurs, des envies, des connaissances, des affects qui glissent d’un point à un autre, d’un vertige à l’autre. «  C’est quoi le paysage ? C’est des réflexes d’êtres humains. » J’entends Charles Coturel. Il est de la lignée des conteurs à qui on ne la joue pas, précisément, la comédie du paysage.

Nous ne nous égarons plus dans les paysages. Nous nous égarons dans les conflits. Quand nous changeons de direction, nous nous égayons.

Comment se dégager des abrégés en ne quittant pas l’ivresse des notations ? L’expérience de la pensée humaine nous fortifie lorsqu’elle nous permet d’aborder des territoires par strates, sans hiérarchie, j’allais écrire sans goût. Détachés mais aussi entrecroisés, épanouis, excessifs, innombrables. Des territoires que nous ne pouvions pas franchir parce qu’ils étaient dangereux, et que l’on s’était bien chargé de fracturer pour les faire disparaître. En août, l’occasion d’ancrer notre radeau dans la baie intransitive nous vint sans que nous ayons l’intention d’éliminer un ennemi potentiel. Loin du bruit même, les dés n’étaient pas jetés. La nature, défaite, cherchait des filiations à l’intérieur de propositions visuelles et plastiques rendues possibles au contact d’un randonneur troublé. Nous en étions là, avec notre carte d’embarquement incomplète. Nous installant dans un programme insistant et non établi. Elargi.

                                                                         Pierre Giquel, 26 août 2015.